Maxime Delcourt
Haute Stratégie & Littérature

Rentabilité client : tous les clients méritent-ils vraiment d’être conservés ?


Rentabilité client : tous les clients méritent-ils vraiment d’être conservés ?

Je me souviens encore de ces courriels du comptable avec deux mots dans l’objet : « Bilan validé ».

J’ouvrais le document, je cherchais immédiatement la ligne du résultat net et, lorsqu’elle apparaissait dans le vert, je respirais. Pendant quelques secondes, les nuits courtes, les négociations, les décisions difficiles semblaient avoir trouvé leur justification. Dans Comment j’ai planté ma boîte, je raconte cette sensation presque physique de soulagement devant un exercice bénéficiaire.

Avec le recul, cette scène me rappelle pourtant une limite majeure de nos indicateurs habituels : un résultat positif dit si l’entreprise gagne de l’argent. Il ne dit pas quels clients en gagnent réellement pour elle.

Or c’est précisément là que commence la question de la rentabilité client.

Nous avons appris à considérer la fidélisation comme une victoire. Perdre un client est spontanément vécu comme un échec commercial. Je défends aujourd’hui une position plus inconfortable : conserver tous ses clients peut être aussi dangereux que de ne pas en avoir assez.

Pourquoi un client qui achète beaucoup peut-il être peu rentable ?

Le premier piège est simple : nous regardons facilement ce que le client achète et beaucoup moins ce qu’il oblige l’entreprise à mobiliser.

Deux clients réalisant le même chiffre d’affaires peuvent produire des résultats totalement différents.

L’un commande régulièrement, accepte un fonctionnement standard, anticipe ses besoins, paie correctement et consomme peu de temps commercial.

L’autre négocie chaque prix, multiplie les petites commandes, demande des adaptations, appelle en urgence, modifie ses prévisions, génère davantage de livraisons, de réclamations ou de suivi administratif.

La facture peut être identique. Le coût de la relation ne l’est pas.

Charles T. Horngren, Srikant M. Datar et Madhav V. Rajan montrent dans Cost Accounting: A Managerial Emphasis que l’analyse de la rentabilité par client doit rapprocher les revenus obtenus des coûts réellement engagés pour servir chaque compte. Leur exemple de « courbe en baleine » illustre un phénomène particulièrement intéressant : le bénéfice cumulé peut d’abord dépasser le bénéfice final de l’entreprise, puis redescendre lorsque les clients déficitaires absorbent une partie de la valeur créée par les plus rentables.

Cela change profondément la lecture du portefeuille commercial.

Un gros client n’est plus nécessairement un bon client.

Un petit client n’est plus nécessairement un client secondaire.

Et un client fidèle n’est pas automatiquement un actif rentable.

Comment mesurer réellement la rentabilité client ?

Je commencerais aujourd’hui par une question beaucoup plus concrète que « combien ce client nous rapporte-t-il ? » :

Que reste-t-il réellement après tout ce que nous devons faire pour le satisfaire ?

Il faut évidemment partir du chiffre d’affaires, puis intégrer les remises, les coûts directement liés au produit ou au service, mais aussi les ressources consommées spécifiquement par le client.

  • temps commercial et négociations répétées ;
  • traitement des commandes ;
  • fréquence et complexité des livraisons ;
  • demandes particulières ;
  • service après-vente et réclamations ;
  • temps administratif ;
  • relances et recouvrement ;
  • urgences ou prestations exceptionnelles non facturées.

Ce calcul ne doit pas devenir une usine à gaz comptable. Son objectif est de révéler les écarts que le chiffre d’affaires masque.

Horngren et ses coauteurs proposent justement d’identifier les revenus passés du client, ses coûts de service, puis d’estimer ce que cette relation peut produire à l’avenir. Ils suggèrent ensuite d’agir sur les causes : tarification de certains services, minimum de commande, réduction des coûts de traitement ou modification du niveau de service.

Autrement dit, un client peu rentable ne doit pas nécessairement être abandonné. Il doit d’abord être compris.

Faut-il supprimer immédiatement un client non rentable ?

Non. Ce serait remplacer un automatisme commercial par un automatisme financier.

Un client déficitaire aujourd’hui peut devenir rentable demain. Il peut être en phase de développement, permettre de vendre d’autres prestations, apporter une référence importante ou aider l’entreprise à apprendre et à améliorer son offre.

Horngren insiste d’ailleurs sur cette prudence : supprimer un client ne fait pas disparaître automatiquement tous les coûts qui lui ont été affectés. Si l’entreprise possède de la capacité inutilisée, conserver temporairement ce client peut même rester économiquement pertinent tant qu’il contribue à couvrir une partie des charges.

C’est là que l’analyse devient une décision de dirigeant plutôt qu’un simple calcul.

Je regarderais donc deux dimensions séparément : la rentabilité actuelle et la valeur économique future de la relation.

Un compte légèrement déficitaire mais en forte croissance ne pose pas le même problème qu’un client historiquement déficitaire, sans perspective supplémentaire, qui exige chaque année davantage de ressources.

Pourquoi la fidélité ne suffit-elle pas à justifier un client ?

Philip Kotler et Gary Armstrong vont encore plus loin dans Principles of Marketing. Ils distinguent les clients selon leur rentabilité potentielle et leur fidélité. Leur point est contre-intuitif : certains clients très fidèles restent peu intéressants économiquement parce que leurs besoins correspondent mal au modèle de l’entreprise ou parce que le coût de la relation absorbe la valeur créée.

Pour ces clients, ils recommandent d’abord de chercher à augmenter la rentabilité, par exemple en développant les ventes, en ajustant les tarifs ou en réduisant le niveau de service. Si la relation reste structurellement déficitaire, ils considèrent que l’entreprise doit pouvoir y mettre fin.

Cette idée dérange parce qu’elle heurte une croyance profondément installée dans les organisations commerciales : un client acquis doit être défendu.

Je pense qu’il faut remplacer cette croyance par une autre :

Un client mérite d’être conservé lorsque la relation peut créer durablement de la valeur pour les deux parties.

La nuance est importante. Il ne s’agit pas de sélectionner uniquement les clients faciles ou fortement margés. Les clients exigeants peuvent pousser une entreprise à progresser. Certains comptes stratégiques justifient un investissement à long terme.

Mais une relation qui demande durablement plus de ressources qu’elle n’en crée n’est plus simplement une relation commerciale difficile. Elle devient un choix d’allocation de moyens.

Que faire avant de décider de quitter un client ?

Dans la pratique, je ne commencerais jamais par la rupture. Je commencerais par la transformation de la relation.

Première décision : rendre visible le coût du service. Tant que les équipes ne voient que le chiffre d’affaires ou la marge commerciale globale, elles peuvent défendre sincèrement des comptes qui détruisent du résultat ailleurs dans l’organisation.

Deuxième décision : identifier ce qui rend le client coûteux. Le problème vient-il du prix ? De la fréquence des commandes ? De la logistique ? Des urgences ? Du temps consacré ? Des conditions de paiement ? Une mauvaise rentabilité sans diagnostic n’indique aucune solution.

Troisième décision : renégocier le fonctionnement avant de renégocier la relation. Un minimum de commande, une autre fréquence de livraison, la facturation d’une prestation particulière, une simplification du service ou une évolution tarifaire peuvent suffire à rétablir l’équilibre.

Quatrième décision : fixer une limite. Si le client reste durablement déficitaire malgré ces changements, sans potentiel de croissance, sans valeur stratégique suffisante et avec un coût de service incompatible avec le modèle de l’entreprise, le conserver n’est plus de la fidélisation. C’est accepter consciemment de subventionner sa relation commerciale.

Horngren décrit précisément cette situation : certains clients peuvent rester chroniquement non rentables, avoir peu de perspectives ou demander un niveau de service que l’entreprise ne peut soutenir durablement. Dans ce cas, mettre fin à la relation devient une décision économique légitime.

Le vrai indicateur commercial n’est peut-être pas le nombre de clients conservés

Lorsque je dirigeais une entreprise, je ressentais naturellement la satisfaction de voir le chiffre d’affaires progresser et les résultats devenir positifs. Le terrain m’a appris ensuite à regarder plus loin que les indicateurs qui rassurent.

Une entreprise peut vendre davantage tout en sollicitant excessivement sa production, sa logistique, ses équipes administratives ou sa trésorerie. Elle peut être fière de conserver un compte pendant dix ans sans jamais se demander ce que cette fidélité lui coûte réellement.

C’est pourquoi la rentabilité client devrait, à mon sens, sortir du seul bureau du contrôleur de gestion.

Elle concerne le commercial qui négocie. Le responsable des opérations qui délivre la prestation. Le financier qui mesure la marge. Et surtout le dirigeant qui décide où l’entreprise doit consacrer ses ressources limitées.

La meilleure politique de fidélisation n’est donc peut-être pas de conserver davantage de clients.

C’est de savoir lesquels méritent réellement que l’entreprise continue à investir en eux.

Face à un client ancien et fidèle, mais durablement non rentable malgré une renégociation, continueriez-vous à protéger son chiffre d’affaires, ou accepteriez-vous de perdre ce chiffre pour protéger la marge et les ressources de l’entreprise ?