Maxime Delcourt
Haute Stratégie & Littérature

Votre meilleur client est-il réellement votre client le plus rentable ?

Votre meilleur client est-il réellement votre client le plus rentable ?

À l’auberge, nous étions quatre autour de la table. La discussion portait sur un client qui pesait lourd dans mon entreprise. Très lourd : 40 % du chiffre d’affaires.

La directrice m’explique que le volume actuel ne tient plus et que la qualité commence à en pâtir. La décision tombe : il faut réduire progressivement le tonnage. Puis l’acheteuse me demande un effort supplémentaire sur le prix.

Je refuse.

Je raconte cette scène dans Comment j’ai planté ma boîte. À ce moment-là, perdre une partie de ce volume me préoccupait évidemment. Quand un client représente une telle part de l’activité, on le regarde spontanément comme un client majeur. Peut-être même comme l’un de ses « meilleurs » clients. Pourtant, cette situation contenait déjà une question beaucoup plus importante que je ne me posais pas encore assez systématiquement : votre meilleur client est-il réellement votre client le plus rentable ?

Avec le recul, ma réponse est claire : le chiffre d’affaires mesure ce qu’un client achète. Il ne mesure pas ce qu’il laisse réellement à l’entreprise.

Pourquoi le plus gros client n’est-il pas toujours le plus rentable ?

Le piège est simple. Le chiffre d’affaires est immédiatement visible. La rentabilité réelle d’un client l’est beaucoup moins.

Un gros compte remplit les machines, les tournées, les plannings et les tableaux commerciaux. Il donne l’impression que l’activité tourne. Il peut aussi rassurer une banque, un fournisseur ou une équipe commerciale.

Mais derrière un même euro facturé peuvent se cacher des réalités radicalement différentes.

Un client commande régulièrement, accepte les conditions tarifaires, facilite la production et s’intègre naturellement dans une tournée existante. Un autre négocie fortement ses prix, multiplie les urgences, exige des adaptations, mobilise davantage les équipes et perturbe l’organisation.

Les deux peuvent afficher le même chiffre d’affaires. Ils ne créent pas nécessairement la même marge.

C’est précisément ce que Charles T. Horngren, Srikant M. Datar et Madhav V. Rajan montrent dans Cost Accounting: A Managerial Emphasis. Leur analyse de la rentabilité client ne s’arrête pas au revenu généré. Elle rattache au client les coûts qu’il provoque réellement : prise de commandes, manutention, livraisons, kilomètres parcourus, livraisons urgentes ou visites commerciales.

Autrement dit, le bon indicateur n’est pas seulement « combien ce client achète-t-il ? », mais « quelles ressources faut-il mobiliser pour réaliser ce chiffre d’affaires ? »

Comment savoir si votre meilleur client est réellement le plus rentable ?

Je regarderais aujourd’hui cinq éléments avant de classer un client parmi les meilleurs.

Le premier est le chiffre d’affaires net réellement obtenu. Les volumes impressionnants peuvent être accompagnés de remises importantes. Horngren et ses coauteurs montrent d’ailleurs dans leur exemple qu’un client peut produire un résultat élevé tout en affichant une rentabilité par euro de chiffre d’affaires plus faible à cause des réductions de prix accordées.

Le deuxième est la marge générée après les coûts directement consommés par ce client. Production, matière, transport ou prestations spécifiques doivent évidemment entrer dans le raisonnement.

Le troisième est le coût de service. C’est souvent ici que les écarts apparaissent. Une commande urgente, un détour de livraison, une petite quantité, un retour, une réclamation ou une intervention commerciale ne semblent pas toujours importants pris séparément. Répétés cinquante fois dans l’année, ils changent pourtant l’économie du contrat.

Le quatrième est la capacité absorbée. Dans une activité industrielle ou de services fortement contrainte, un client ne consomme pas uniquement des coûts. Il occupe aussi une capacité de production, de transport et de management. Si cette capacité est saturée, servir davantage un client signifie parfois renoncer à un autre, potentiellement plus rentable.

Le cinquième est le risque. Plus un client devient dominant, plus son poids dépasse la simple marge comptable. Il acquiert un pouvoir de négociation. Une réduction brutale des volumes peut désorganiser l’entreprise. Une demande de baisse de prix devient plus difficile à refuser. Ma propre expérience avec ce client représentant 40 % du chiffre d’affaires m’a appris que la taille d’un compte peut créer autant de dépendance que de sécurité.

Le coût de service client est souvent ce que le compte de résultat ne montre pas

C’est probablement le point que j’ai le plus sous-estimé lorsque je développais l’entreprise.

On peut connaître son prix de vente. Connaître son coût de production moyen. Calculer une marge théorique. Et malgré tout mal apprécier la rentabilité réelle d’un contrat.

Pourquoi ? Parce qu’une moyenne efface les comportements.

Deux clients achetant exactement la même prestation peuvent provoquer des coûts très différents. Horngren illustre cette logique avec une comptabilité par activités : nombre de commandes, nombre de livraisons, kilomètres, urgences et visites deviennent des inducteurs de coûts spécifiques au client.

Cette logique est particulièrement utile dans une PME, même sans système informatique sophistiqué. Il suffit parfois de reprendre quelques mois d’activité et de demander aux équipes :

  • combien de passages faisons-nous réellement pour ce client ?
  • combien d’urgences provoque-t-il ?
  • combien de temps administratif lui consacrons-nous ?
  • quelles adaptations particulières demande-t-il ?
  • quelle capacité utilise-t-il aux moments où l’entreprise est déjà sous tension ?

La réponse peut être inconfortable. Un client que tout le monde considérait comme stratégique peut soudain apparaître beaucoup moins intéressant.

Faut-il alors abandonner tous les clients peu rentables ?

Non. Ce serait remplacer une erreur par une autre.

Horngren insiste justement sur ce point : une faible rentabilité à court terme ne suffit pas à décider de rompre une relation. Il faut aussi regarder la fidélité probable du client, son potentiel de croissance, sa rentabilité future, sa capacité à attirer d’autres clients et ce que l’entreprise peut apprendre grâce à lui.

Kotler et Armstrong prolongent cette logique avec la notion de valeur vie client. Ils distinguent la performance commerciale immédiate de la valeur économique future de la relation. Un client moins rentable aujourd’hui peut devenir très intéressant s’il reste longtemps, développe ses achats ou ouvre d’autres marchés.

La bonne décision n’est donc pas automatiquement de supprimer un client peu rentable.

Elle peut être de modifier ses conditions.

Revoir le prix. Réduire les remises. Fixer un minimum de commande. Facturer certaines urgences. Modifier la fréquence des livraisons. Standardiser une prestation devenue trop personnalisée. Renégocier le niveau de service. Ou, parfois, accepter de réduire volontairement le chiffre d’affaires.

C’est là que la réflexion devient réellement managériale : un client peut être commercialement important sans être économiquement prioritaire.

Ce que je changerais aujourd’hui dans le pilotage d’un portefeuille clients

Je ne demanderais plus seulement à mes équipes quels sont nos dix plus gros clients.

Je demanderais trois classements distincts : les plus gros en chiffre d’affaires, les plus rentables et les plus stratégiques pour l’avenir.

Les noms ne seraient probablement pas dans le même ordre.

Cette comparaison oblige ensuite à prendre des décisions concrètes. Protéger les clients à forte contribution. Faire progresser ceux qui ont du potentiel mais consomment trop de ressources. Renégocier les contrats dont le niveau de service détruit la marge. Réduire progressivement les dépendances excessives.

Horngren résume bien le problème : tous les euros de chiffre d’affaires n’ont pas la même rentabilité. Dans son exemple de portefeuille, quelques clients produisent l’essentiel du résultat, tandis que d’autres réduisent le profit cumulé. Les auteurs rappellent même que les profils de rentabilité observés en pratique peuvent être extrêmement concentrés.

Pour un dirigeant, cette distinction change la manière de regarder la croissance.

Gagner un gros contrat n’est plus automatiquement une victoire. Perdre une partie d’un volume n’est plus automatiquement une catastrophe. Tout dépend de la marge, des ressources consommées, du risque créé et de la valeur future de la relation.

Je continue à penser qu’un grand client mérite une attention particulière. Je ne crois plus qu’il mérite cette attention simplement parce qu’il est grand.

Si votre principal client représentait 40 % de votre chiffre d’affaires mais comprimait votre marge, absorbait une part disproportionnée de votre capacité et renforçait sa puissance de négociation, chercheriez-vous encore à augmenter son volume ou accepteriez-vous de réduire votre chiffre d’affaires pour construire un portefeuille plus rentable ?