Pourquoi un prix plus élevé se défend par la valeur, pas par le discours
Différenciation : pourquoi un prix plus élevé se défend par la valeur, pas par le discours
Georges avait posé plusieurs échantillons de linge sur la table de mon bureau. Des tissus qui, à mes yeux de l’époque, se ressemblaient beaucoup. Lui voyait immédiatement les différences. Le grammage. Le coton. Le tissage. La résistance après des centaines de lavages industriels.
Je dirigeais une blanchisserie, mais je découvrais que je connaissais encore mal une partie essentielle de ce que j’allais vendre.
Georges ne cherchait pas simplement à me fournir du linge. Il m’apprenait à comprendre ce que j’achetais, puis à mieux conseiller mes propres clients. Dans Comment j’ai planté ma boîte, je raconte comment cette relation m’a permis de signer un premier client en location de linge, puis un deuxième. Lui apportait son expertise textile. Moi, la connaissance du service et de l’exploitation.
Avec le recul, cette scène m’a appris quelque chose que j’aurais aimé formaliser beaucoup plus tôt : la différenciation ne consiste pas à expliquer que l’on est meilleur. Elle consiste à créer suffisamment de valeur pour que la comparaison par le seul prix perde de son importance.
La différenciation commence quand le client cesse de comparer des choses identiques
Lorsqu’un client estime que deux offres se valent, il dispose d’un critère extrêmement simple pour les départager : le prix.
Dans ce cas, le fournisseur le plus cher se retrouve immédiatement en position défensive. Il doit expliquer son tarif, justifier ses coûts, négocier une remise ou démontrer que son concurrent a oublié quelque chose.
Je pensais autrefois qu’un prix se défendait essentiellement par une bonne argumentation commerciale. Sur le terrain, j’ai compris que le travail décisif devait être réalisé bien avant la négociation.
Philip Kotler et Gary Armstrong l’expliquent dans Principes du marketing : la perception de la valeur par le client fixe la limite supérieure du prix acceptable. Les coûts, eux, en constituent le plancher. Leur logique de prix fondé sur la valeur inverse donc le raisonnement traditionnel : on ne fabrique pas une offre avant d’ajouter les coûts et la marge souhaitée ; on cherche d’abord à comprendre la valeur créée pour le client. Ils montrent également que l’ajout de services ou de caractéristiques réellement utiles permet de différencier une offre et de soutenir un prix supérieur.
C’est une différence fondamentale.
Le coût explique combien l’entreprise doit facturer. La valeur explique combien le client peut accepter de payer.
Un prix plus élevé doit acheter quelque chose de plus
Le piège consiste à chercher la différenciation uniquement dans le produit.
Une meilleure qualité peut évidemment créer de la valeur. Mais le client peut également payer davantage parce qu’une entreprise lui fait gagner du temps, réduit ses risques, lui évite des difficultés, simplifie son organisation ou lui apporte davantage de sérénité.
C’est précisément ce que met en évidence l’étude de Bain & Company Ce que les consommateurs valorisent réellement publiée en 2018. À partir d’une enquête menée auprès de plus de 45 000 consommateurs américains, portant sur 190 entreprises et 22 catégories, les auteurs distinguent trente composantes de valeur : fonctionnelles, émotionnelles, transformatrices et sociales. Leur travail relie la capacité à délivrer plusieurs de ces composantes à la fidélité, à la croissance et à la disposition à payer davantage.
L’exemple des téléphones est particulièrement parlant. Dans leur modèle, Apple délivre douze composantes de valeur, Samsung dix et LG trois. Lorsque les chercheurs neutralisent les autres caractéristiques et ajustent les prix pour obtenir une part de marché théorique identique, Apple peut supporter un écart de 340 dollars par rapport à Samsung et de 518 dollars par rapport à LG.
Ce résultat ne signifie évidemment pas qu’il suffit d’ajouter quelques services pour augmenter mécaniquement ses tarifs.
Il dit quelque chose de beaucoup plus intéressant : le pouvoir de fixation du prix apparaît lorsque le client perçoit plusieurs raisons de préférer une offre.
La différenciation n’est pas ce que l’entreprise ajoute, mais ce que le client ressent
C’est probablement l’erreur que je vois aujourd’hui le plus clairement dans ma propre expérience.
Une entreprise peut investir beaucoup d’argent pour améliorer son offre sans augmenter réellement sa valeur perçue. Elle ajoute des prestations, complexifie ses processus, achète du matériel, multiplie les options ou développe des engagements dont le client ne comprend pas toujours l’intérêt.
Elle augmente ses coûts. Pas nécessairement sa différenciation.
Charles Horngren, Srikant Datar et Madhav Rajan rappellent dans Comptabilité de gestion : une approche managériale que les entreprises proposant des produits ou services différenciés disposent de davantage de latitude tarifaire que celles évoluant sur des marchés où les offres sont presque interchangeables. Mais leur analyse insiste également sur la nécessité de comprendre simultanément les clients, les concurrents et les coûts.
Cette articulation me paraît essentielle pour un dirigeant.
Une différence coûteuse que personne ne valorise est une charge. Une différence facilement copiée est un avantage temporaire. Une différence importante pour le client, difficile à reproduire et correctement exécutée devient un véritable avantage concurrentiel.
Le client n’achète pas nécessairement ce que nous croyons vendre
Dans mon métier, j’aurais pu considérer que nous vendions simplement du traitement textile. Pourtant, la rencontre avec Georges m’a progressivement amené à regarder l’offre autrement.
La connaissance du textile permettait de conseiller. Le conseil permettait de mieux adapter la solution. Le service pouvait ensuite prendre davantage de place que la seule opération technique.
Cette expérience a changé ma manière d’aborder une offre commerciale : avant de parler du prix, je cherche désormais à comprendre ce que le client cherche réellement à obtenir, mais aussi ce qu’il cherche à éviter.
Les deux ne sont pas toujours identiques.
Un client peut acheter une prestation pour gagner du temps. Un autre pour réduire un risque. Un troisième parce qu’il veut un interlocuteur capable de résoudre rapidement un problème. Un quatrième parce que changer de fournisseur représente déjà une charge organisationnelle importante.
La même prestation peut donc produire des valeurs très différentes selon le client.
C’est aussi pourquoi une politique tarifaire uniquement construite à partir des coûts finit souvent par manquer une partie du sujet.
Quatre questions avant de vouloir vendre plus cher
Lorsque je regarde aujourd’hui une offre, je trouve plus utile de commencer par quatre questions très concrètes :
- Quel problème important supprimons-nous réellement pour le client ? Pas celui inscrit dans notre présentation commerciale, mais celui qu’il ressent dans son activité quotidienne.
- Que gagne-t-il grâce à nous ? Du temps, de la qualité, de la sécurité, de la simplicité, de la tranquillité, du chiffre d’affaires ou une réduction de ses propres coûts ?
- Notre différence est-elle visible et compréhensible ? Une valeur que le client ne perçoit pas existe peut-être techniquement, mais elle reste commercialement presque invisible.
- Que perdrait-il réellement en choisissant l’offre moins chère ? Si la réponse est « presque rien », le problème n’est probablement pas le prix. C’est notre différenciation.
Ces questions obligent aussi la direction commerciale et les équipes opérationnelles à travailler ensemble. On ne peut pas promettre une valeur que l’organisation n’est pas capable de délivrer régulièrement.
La différenciation commerciale finit toujours par devenir un sujet de management.
Citations et références aux documents sources
Comme l’expliquent Kotler et Armstrong dans Principes du marketing, la stratégie de différenciation consiste à choisir comment l’entreprise créera davantage de valeur pour les clients qu’elle décide de servir. Elle est donc indissociable du positionnement et de la compréhension précise des attentes du marché.
L’étude de Bain & Company complète cette logique en montrant que la valeur ne se limite pas aux caractéristiques techniques d’une offre. Réduire l’effort, éviter des difficultés, gagner du temps, diminuer le risque ou réduire l’anxiété peuvent également constituer des sources puissantes de préférence et de disposition à payer.
Dans Comment j’ai planté ma boîte, ma rencontre avec Georges m’a fait découvrir cette idée de manière beaucoup moins académique : mieux connaître ce que je vendais me permettait surtout de mieux comprendre ce que mes clients pouvaient réellement valoriser.
Depuis, je regarde le prix autrement
Je ne crois plus qu’une entreprise puisse durablement justifier un prix élevé en expliquant simplement qu’elle offre davantage de qualité, de service ou d’expertise.
Ces mots ne valent que s’ils produisent une conséquence concrète pour le client.
Un prix supérieur devient défendable lorsque le client comprend immédiatement ce qu’il gagne en contrepartie et lorsqu’il estime que cette différence compte suffisamment pour lui.
Le vrai pouvoir de la différenciation n’est donc pas de permettre à une entreprise de vendre plus cher. C’est de donner au client une bonne raison de ne plus choisir uniquement le moins cher.
