Comportement client : pourquoi la meilleure offre ne gagne pas toujours
Comportement client : pourquoi la meilleure offre ne gagne pas toujours
Un matin, le téléphone sonne à la blanchisserie.
Au bout du fil, le directeur d’un hôtel situé à une vingtaine de minutes de l’entreprise. Il cherche un nouveau prestataire pour entretenir son linge.
Pour moi, le dossier est intéressant. L’hôtel possède déjà son propre linge. Je n’ai donc aucun stock à financer. Je peux remplir davantage les machines sans immobiliser une trésorerie dont je manque déjà cruellement.
Je prépare une offre compétitive. Nous échangeons. La discussion est simple, fluide.
Puis il m’apprend presque incidemment qu’il possède un deuxième hôtel juste à côté.
Et là, mon raisonnement change.
Je sais que mes équipes sont déjà sollicitées. Je sais que les machines tournent beaucoup. Un hôtel, je peux l’absorber. Deux, je n’en suis pas certain.
Pourtant, je pose une condition : je veux les deux établissements. Le premier immédiatement, le second quelques mois plus tard, afin de préparer la montée en charge.
« Les deux ? »
Je confirme.
Quelques jours plus tard, le contrat arrive. Les deux hôtels.
Cette scène, racontée dans Comment j’ai planté ma boîte – Mode d’emploi involontaire, pourrait être lue comme une simple réussite commerciale. Avec le recul, elle m’intéresse pour une autre raison : je ne saurai probablement jamais exactement ce qui a fait pencher la décision du client.
Le prix ? La proximité ? La confiance créée pendant l’échange ? La possibilité de traiter ses deux établissements avec un seul interlocuteur ? La perspective de simplifier son organisation ? Un mélange de tout cela ?
C’est précisément là que le comportement client devient beaucoup plus intéressant qu’un simple tableau comparatif.
Le devis n’était que la partie visible de la décision
Pendant longtemps, j’ai abordé la vente avec une logique assez classique : identifier le besoin, construire une solution, calculer un prix cohérent, démontrer notre capacité à délivrer.
C’est nécessaire.
Mais ce n’est pas suffisant.
Un client ne met pas simplement trois colonnes face à face avant de choisir celle qui présente le meilleur rapport entre prix et caractéristiques. Même lorsqu’il achète pour une entreprise, il évalue aussi ce qui pourrait mal se passer.
Le fournisseur sera-t-il fiable ? Vais-je devoir le surveiller ? Que se passera-t-il si une livraison est en retard ? Devrai-je expliquer mon choix à mon directeur ? Cette décision va-t-elle me simplifier la vie ou créer un problème supplémentaire ?
La décision économique se double d’une décision humaine.
Comme l’expliquent Philip Kotler et Gary Armstrong dans Principes du marketing (2018), les acheteurs professionnels ne réagissent pas uniquement à des facteurs économiques. Leur décision est aussi influencée par leur organisation, les relations entre les personnes impliquées et leurs propres motivations. Les auteurs insistent sur un point que le terrain m’a appris bien avant que je le formalise : un acheteur professionnel reste un être humain qui réagit à la raison comme à l’émotion.
Le comportement client commence là où le calcul devient incomplet
Dire qu’un client ne décide pas toujours rationnellement ne signifie pas qu’il décide n’importe comment.
C’est même souvent l’inverse.
Sa décision peut être parfaitement cohérente avec ce qu’il cherche réellement à protéger, même si ce critère n’apparaît dans aucun cahier des charges.
Le cours de finance comportementale présent dans les documents sources montre notamment que nous ne percevons pas un gain et une perte de manière symétrique. La perte potentielle peut peser beaucoup plus fortement dans une décision que le bénéfice espéré. Notre jugement dépend également du point de référence à partir duquel nous évaluons la situation.
Transposé au commerce, cela change beaucoup de choses.
Une économie de quelques pour cent peut être séduisante. Mais si changer de fournisseur augmente le risque perçu d’un incident, d’une rupture ou d’une surcharge de travail, le client peut parfaitement préférer une solution plus rassurante.
Ce n’est pas forcément une erreur de calcul.
Il ne maximise pas uniquement un prix. Il minimise aussi un risque perçu.
La valeur réelle n’est pas toujours celle que l’entreprise met dans son argumentaire
Une étude de Bain & Company publiée en 2018 apporte un autre éclairage. Les auteurs Eric Almquist, Grace Wynn, Jamie Cleghorn et Lori Sherer distinguent plusieurs formes de valeur recherchées par les clients : qualité, économie, gain de temps, réduction de l’effort, simplification, réduction du risque, diminution de l’anxiété ou encore sentiment d’appartenance.
Leur étude, réalisée auprès de plus de 45 000 consommateurs, montre également une association entre le nombre de dimensions de valeur fortement délivrées et la fidélité, la croissance ou la disposition à payer davantage. Les dimensions émotionnelles ont, dans leur analyse, un effet supérieur aux seules dimensions fonctionnelles sur la recommandation.
Cette recherche porte sur des consommateurs particuliers. Je ne la transpose donc pas mécaniquement à une relation entre entreprises.
Mais elle pose une question extrêmement utile à un directeur commercial : sommes-nous certains de savoir ce que le client considère réellement comme de la valeur ?
Dans une blanchisserie industrielle, je pouvais croire vendre du linge propre et livré à l’heure.
Le client pouvait rechercher autre chose : ne plus penser au linge.
La différence paraît minime.
Commercialement, elle est énorme.
Dans le premier cas, je vends une prestation mesurable. Dans le second, je vends une réduction de charge mentale, de risque et de complexité opérationnelle.
Le prix devient parfois l’alibi d’une décision prise ailleurs
Cette expérience a aussi changé ma façon d’écouter une objection commerciale.
Quand un prospect dit « c’est trop cher », la tentation consiste à défendre immédiatement le prix. On ressort les coûts, la qualité, les engagements, les comparaisons.
Je préfère désormais chercher ce qui se cache derrière la phrase.
Le prix est-il réellement le problème ? Ou le client doute-t-il de notre capacité à tenir ? A-t-il peur de changer ses habitudes ? Doit-il justifier cette décision à quelqu’un d’autre ? Compare-t-il notre offre au concurrent ou à ce qu’il paie aujourd’hui ? Redoute-t-il davantage le coût d’une mauvaise décision que le bénéfice d’une bonne ?
Une objection financière peut masquer une inquiétude opérationnelle.
Et tant que l’on répond au prix alors que le problème réel est la confiance, on argumente à côté de la décision.
Ce que je cherche désormais avant de présenter une offre
Cette manière de regarder le comportement client m’a appris à déplacer certaines conversations commerciales. Avant de détailler une solution, je cherche davantage à comprendre la décision que la personne devra réellement prendre.
- Quel problème veut-elle faire disparaître ? Pas seulement le besoin exprimé, mais ce qui lui coûte du temps, de l’énergie ou de la tranquillité.
- Quelle perte cherche-t-elle surtout à éviter ? Un surcoût, une rupture de service, une erreur, une plainte interne, un changement difficile à défendre.
- Quel effort notre solution peut-elle supprimer ? Moins d’interlocuteurs, moins de contrôle, moins d’imprévus, moins de tâches inutiles.
- Que devra-t-elle expliquer après avoir choisi ? Une décision professionnelle se prend rarement dans le vide. Elle doit souvent être défendue devant une direction, une équipe ou des utilisateurs.
- Qu’est-ce qui pourrait la rassurer sans ajouter de promesses artificielles ? Une méthode claire, des engagements réalistes, des preuves, une organisation lisible ou simplement une meilleure compréhension de son activité.
Cette approche oblige aussi le dirigeant à faire travailler ensemble commerce et exploitation. Promettre une tranquillité que l’organisation n’est pas capable de délivrer ne crée pas de valeur. Cela déplace simplement le problème de la signature vers l’exécution.
Je l’ai appris moi-même avec ce premier contrat hôtelier : obtenir un « oui » n’est pas la fin du travail. C’est parfois le moment où le risque commence réellement.
Citations et références aux documents sources
Dans Comment j’ai planté ma boîte – Mode d’emploi involontaire, la signature de mon premier contrat hôtelier illustre cette zone d’incertitude qui existe derrière une décision commerciale : une offre est formulée, une relation se construit, le client accepte deux établissements, mais rien ne permet d’attribuer honnêtement sa décision à un facteur unique.
Comme l’expliquent Philip Kotler et Gary Armstrong dans Principes du marketing (2018), les décisions d’achat professionnelles sont influencées par des dimensions économiques, organisationnelles, relationnelles et individuelles. Leur modèle rappelle ainsi qu’un acheteur professionnel ne devient pas une machine à calculer lorsqu’il entre dans son entreprise.
Selon le cours de Finance comportementale fourni dans les documents sources, la théorie des perspectives met notamment en évidence le rôle du point de référence et de l’aversion aux pertes dans les décisions. Ces mécanismes permettent de comprendre pourquoi éviter une perte potentielle peut parfois peser davantage que rechercher un gain équivalent.
Comme le montrent Eric Almquist, Grace Wynn, Jamie Cleghorn et Lori Sherer dans Ce que les consommateurs valorisent réellement (2018), la valeur perçue ne se limite pas au prix ou à la performance fonctionnelle. Le gain de temps, la réduction de l’effort, la diminution du risque et certaines dimensions émotionnelles participent également à la valeur ressentie.
Depuis, je regarde la vente différemment : le client n’achète pas seulement ce que notre offre lui permet de gagner. Il achète aussi ce qu’elle lui permet de ne plus craindre, de ne plus gérer ou de ne plus avoir à expliquer.
